Numéro 2 - 24 septembre 2013

Sur le projet de Charte des valeurs québécoises

Ce que les travailleurs ont à dire

L'expérience des travailleurs de l'Abitibi

Quand ils discutent de la question de la Charte des valeurs québécoises, souvent les travailleurs font référence à l'expérience des Québécois avec le pouvoir que l'Église catholique a eu au Québec. Certains en parlent plus que d'autres, comme en Abitibi. Ils ont fraîchement à la mémoire leur enfance et ce que leurs parents leur ont raconté et ce qu'ils ont eux-mêmes vécu

« Dans notre histoire, a dit l'une d'elles, le clergé catholique est intervenu dans la vie privée des gens pour leur imposer sa volonté. La population en a beaucoup souffert et surtout les femmes. Je me souviens encore étant enfant des curés qui venaient chez nous, si ma mère n'était pas enceinte cette année-là, pour venir la dénoncer et dire qu'elle n'avait pas le droit d'empêcher la famille. On était pauvres, mes parents n'avaient pas les moyens d'avoir un enfant chaque année et ma mère risquait de se faire dénoncer en chaire comme quelqu'un qui péchait en empêchant la famille. On ne va jamais permettre que cela revienne, que l'église nous dise quoi faire. La religion, c'est une affaire personnelle. »

De tels commentaires nous ont été répétés à plusieurs reprises et cela s'explique par l'histoire de l'Abitibi, en particulier l'expérience de la colonisation. La colonisation qui est dans la mémoire de tous est celle qui a suivi le crash économique de 1929. À ce moment-là, le taux de chômage au Québec a dépassé les 30 % et les chômeurs s'entassaient dans les villes ayant perdu leur emploi et vivant de l'assistance publique.

Le gouvernement libéral du temps, le gouvernement Taschereau, a à ce moment participé dans le plan fédéral-provincial appelé le plan Gordon (1932-1934) et a mis lui même sur pied le plan Vautrin (1934-1936) de colonisation de diverses régions du Québec dont l'Abitibi. La colonisation consistait en l'envoi tout d'abord de chômeurs des zones urbaines puis plus tard d'autres personnes dont des fils de cultivateurs pour faire du défrichage et de l'agriculture sur des terres qui étaient souvent très peu fertiles, mis à part du fait que les chômeurs n'avaient aucune formation en agriculture.

Comme le déclarait Taschereau en 1931 :

« Que nos ouvriers qui chôment dans les villes aillent sur la terre. Faisons-en des colons. Ce mouvement est commencé et nous voulons lui donner toute l'ampleur possible. Beaucoup de ces ouvriers établis sur ces terres se disent heureux. J'espère qu'ils y resteront, qu'il demeureront heureux et feront de bons cultivateurs ».

Dans le cadre du plan Vautrin, plus de 29 000 colons se sont établis dans les différentes régions du Québec, dont 60 % (plus de 16 000) en Abitibi-Témiscamingue. À elle seule, l'Abitibi en a accueilli plus de 12 000.

Les travailleurs se réfèrent souvent à cette période comme à une période de « misère noire » où les familles tiraient à peine de quoi vivre de la terre et le père devait s'exiler vers les campements forestiers l'hiver sinon la famille aurait été dans une situation des plus précaires. Souvent, même sur la terre, le cultivateur ne survivait qu'en coupant le bois qui était sur son lot et en le vendant. C'est largement par la migration vers les secteurs forestier et minier que les travailleurs se sont sortis de la plus grande misère.

L'église catholique a joué un grand rôle pour promouvoir et organiser la colonisation. Elle a notamment joué un rôle clé dans la justification idéologique du déplacement des chômeurs et d'autres personnes hors des grands centres urbains.

Le thème qu'elle a développé c'est celui du retour à la terre comme planche de salut pour ce qu'elle appelaient la nation canadienne-française. Planche de salut voulait dire éviter la déperdition et la corruption qui sévissait dans les villes et cela voulait dire aussi le culte de la pauvreté et de la misère, pas pour l'église évidemment, mais pour les ouailles, c'est-a-dire la population de la colonie.

À ce culte et cette mystique de la pauvreté s'ajoutaient le pouvoir exercé sur l'éducation, les hôpitaux et les services sociaux qui étaient dominés par l'Église et l'ingérence dans la vie privée des gens, les abus de toutes sortes, notamment contre les enfants, dont les enfants autochtones mais surtout les orphelins, ainsi que contre les femmes et les familles.

C'est forts de cette expérience directe que plusieurs travailleurs appuient l'idée d'une Charte des valeurs qui élimine les signes religieux des institutions publiques, lesquelles institutions sont devenues publiques au début des années 1960 avec par exemple la création du ministère de l'Éducation en 1964.

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Quelle est l'égalité entre les femmes et les hommes
au Québec, quelle valeur a-t-elle?

Le projet de charte cite comme exemple la valeur commune de l'égalité entre les femmes et les hommes. Cette égalité comme droit civil est déjà inscrite à plusieurs places. Mais aujourd'hui c'est pour  l'égalité économique que nous nous battons, et c'est pas uniquement une affaire de femmes, c’est une affaire qui concerne toutes celles et tous ceux qui subissent la discrimination.

L’égalité homme-femme

L'égalité entre les femmes et les hommes est un droit qui doit être reconnu mais que vaut-elle? Sa valeur va s'exprimer par le changement social et le changement dans la vie des femmes et des hommes au Québec. Beaucoup de choses ont changé pour les femmes au Québec, le droit à ton identité civile, le droit d'exercice politique, le droit au travail, même le droit de la famille a changé.

C'est bien de valeur, mais il y a d'autres réalités au Québec et la valeur de l'égalité va encore changer. La société doit être responsable des femmes et des enfants, des conditions économiques pour faire vivre les femmes, les enfants et les hommes. C'est une question pour les familles monoparentales, à qui tu réclames ce qu’il te faut pour vivre? C'est un droit. Qu'elle est sa valeur? Pour bien des femmes et hommes à famille monoparentale, la valeur ne vaut pas cher. Mais la lutte pour le droit de vivre décemment et dans la dignité continue.

Une expérience dont il faut parler

Il y a une expérience dont il faut parler. Des travailleurs ont eu l'expérience avec la Charte Québécoise des droits et libertés de la personne. Ils se sont aperçus que bien que le nom de la Charte soit clair, la Charte elle-même n'a rien à voir avec droits, libertés et le mot personne. C'est comme si la Charte en fin de compte est pour personne. Les travailleurs avaient une bataille et ni la convention collective, ni le code du travail ne pouvaient les défendre. La compagnie avait décidé et c'était une décision dangereuse pour les travailleurs, en particulier les femmes. Ils se sont dit, c'est de la discrimination, on va utiliser cet argument-là. Avec la logique qu'il faut aller plus haut, si la convention collective ne peut nous défendre, si le code du travail ne peut régler, alors nous sommes des personnes et la Charte des droits et libertés du Québec va nous défendre. C'était très logique.

Un travailleur appelle, et il se fait dire que la Charte des droits et libertés de la personne n'est pas pour lui. Il est un travailleur et ne peut se réclamer que du code du travail ou des lois du travail. S'il y a discrimination, cela se traite là seulement. Il ne correspond pas à la définition d'une personne de la Charte. La Charte des droits et libertés de la personne du Québec, c'est contre la discrimination de race, de religion, d'égalité entre hommes et femmes, etc. Ce travailleur revient devant son comité exécutif et une personne lui demande, puis quelle est la réponse? «C'est pas pour nous, on est pas des personnes au Québec.» Apres ça, un jour il s'est adonné que la personne qui représentait la compagnie pour les griefs était une femme. Elle a accompagné les travailleurs là où on les autorisait à prendre le break et à fumer, après quoi il semble qu'elle a eu peur et a renversé la décision de la compagnie. C’est ça parler de la réalité.

La Charte des droits et libertés de la personne n'est pas pour tous

La charte des droits de la personne encadre et définit la discrimination selon la race, la religion, l'égalité hommes-femmes, et selon des définitions. De quels droits et libertés parle-t-on? C'est comme un accommodement en l'absence de droits et libertés. Les travailleurs ont besoin d'une Charte des droits et libertés de la personne du Québec qui énonce les droits et libertés, pas pour définir la discrimination en matière de droits et libertés. Est-ce que reconnaître des droits a son pendant pour interdire et exclure?

Les travailleurs sont très mal à l'aise avec cela. Si tu dis que tu as le droit de conscience, si tu as le droit de religion, alors pourquoi interdire le port de la croix ou du hijab à une personne? Les travailleurs reconnaissent qu'il y des codes vestimentaires, des codes de sécurité vestimentaire, des codes de dignité mais cela a sa logique de travail et de relations entre humains. Ce n'est pas une valeur. Avoir des vêtements de sécurité, des casques et des bottes, les travailleurs se battent pour cela. Ils ne revendiquent pas le costume de travail de McDonald's et l'identification au monopole comme une valeur mais comme une gêne, pour ne pas dire autre chose! Mais ils ne refusent pas l'identification au travail. S'il y a interdiction de tel ou tel vêtement ou bijou, c'est parce que cela compromet la sécurité, la salubrité et le travail.

Il faut une charte des droits et libertés qui énonce les droits et libertés.





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