Chantier Politique

28 mars 2018

Numéro 5

100e anniversaire des manifestations contre la conscription au Québec

Pas un jeune pour la guerre impérialiste! Faisons du Québec une zone de paix!


L'État canadien envoie des milliers de soldats dans la ville de Québec pour écraser les manifestations en opposition à la conscription le 1er avril 1918. Ils ouvrent le feu sur les manifestants, tuant 5 personnes.

28 mars 1918: manifestations au Québec contre la conscription
- Geneviève Royer -


100e anniversaire des manifestations contre la conscription au Québec

Pas un jeune pour la guerre impérialiste! Faisons du Canada une zone de paix!

Le 28 mars 2018 est le 100e anniversaire des manifestations contre la conscription au Québec durant la Première Guerre mondiale. Le mouvement anticonscriptionniste exprimait la ferme opposition du peuple québécois à la guerre et à l'empire. La Première Guerre mondiale était une guerre pour le repartage entre les empires de l'époque pour accaparer les sources de matières premières et de main-d'oeuvre à bon marché et les zones pour l'exportation de capital et pour acquérir une influence stratégique. Ce fut une boucherie impérialiste que l'élite dirigeante d'aujourd'hui au Canada et au Québec qualifie malgré tout de moment déterminant pour l'accession du Canada à la « maturité comme nation ».

Le peuple du Québec a toujours fait connaître son désir de paix et son opposition à la guerre. Il l'a exprimé à de nombreuses occasions au fil de l'histoire, par exemple contre la guerre du Vietnam dans les années soixante et plus récemment contre les invasions et tentatives de changement de régime en Afghanistan, en Irak, en Libye et maintenant en Syrie. Aujourd'hui le Canada se sert du Québec comme base pour former des soldats pour la guerre. Le Canada est intégré de façon accélérée à la machine de guerre impérialiste des États-Unis et à leurs visées agressives. En tant que membre de l'OTAN et de NORAD, il participe activement aux exercices militaires sur terre, sur mer et dans les airs dans plusieurs régions du monde pour servir cette machine de guerre. Il intensifie de jour en jour sa propagande militaire et ses activités de recrutement, présentant pratiquement l'armée comme un groupe d'aide humanitaire - en même temps que les valeurs dites canadiennes - dans le monde pour recruter nos jeunes comme chair à canon pour des visées agressives. Plus encore, le gouvernement canadien se prépare, pour servir cet ordre du jour, à avoir recours à ses pouvoirs de police pour qualifier l'opposition à la guerre et aux alliances agressives comme l'OTAN de menace à la sécurité nationale. Cela ne doit pas passer !

À l'occasion de ce 100e anniversaire des manifestations contre la conscription au Québec, Chantier politique publie un article de Geneviève Royer sur les événements de 1918. Il appelle le peuple à reprendre les mots d'ordre qui expriment ses profondes aspirations et son désir de contribuer à la paix dans le monde et à s'opposer à toute participation aux guerres d'agression d'occupation et aux menaces contre la souveraineté des peuples : Pas un jeune pour la guerre impérialiste ! Faisons du Québec une zone de paix !

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28 mars 1918: manifestations
au Québec contre la conscription

La fin mars et le début avril cette année sont le 100e anniversaire des manifestations militantes des Québécois contre la tentative du gouvernement canadien d'avoir recours à ses pouvoirs de police pour imposer la conscription aux travailleurs et aux jeunes du Canada et du Québec pendant la Première Guerre mondiale.

Dans les conditions de l'époque, l'élite dirigeante du Canada s'est heurtée à un mur de résistance de la part du peuple québécois qui refusait d'être conscrit pour la guerre. Les aspirations des Québécois à leur statut de nation avaient été bafouées avant la Confédération par la force des armes britanniques. De pair avec la subjugation des peuples autochtones et des colons dans le Haut-Canada, cela avait fourni la base à l'établissement d'un État et d'une Confédération anglo-canadiens. Il n'est pas difficile de s'imaginer que la classe ouvrière du Québec n'ait pas considéré d'un bon oeil le fait d'être envoyée sur les champs de bataille de l'Europe pour servir l'Empire britannique.


Manifestation contre la conscription au Square-Victoria à Montréal, le 17 mai 1917

L'entrée en guerre du Canada

En août 1914, la Grande-Bretagne déclare la guerre à l'Autriche-Hongrie. Le Canada, en tant que dominion de l'Empire britannique, doit automatiquement y participer. Robert Laird Borden, alors premier ministre conservateur du Canada, s'active avec enthousiasme pour participer à la guerre. « Dès le dimanche 9 août, les principaux arrêtés en conseil avaient été promulgués et une session parlementaire débuta deux semaines après le début des hostilités. On adopta rapidement des lois pour protéger les institutions financières du pays et l'on augmenta les tarifs douaniers sur certains articles de consommation très en demande. Le projet de loi sur les mesures de guerre, qui donnait au gouvernement des pouvoirs de coercition exceptionnels sur les Canadiens, passa à la hâte les trois lectures. » [1].

C'est l'homme d'affaires William Price (de la Price Brothers and Company ancêtre de Produits forestiers Résolu) qui reçoit le mandat de créer de toutes pièces un camp d'entraînement à Valcartier, près de Québec. Cent vingt-six cultivateurs furent expropriés pour étendre la superficie du camp à 12 428 acres (50 km2). « Dès le début du conflit, on y construisit un champ de tir de 1500 cibles, comprenant abris, positions de tir et affiches, ce qui en fit, dès le 22 août 1914, le plus important et le plus réussi des champs de tir au monde. Le camp accueillit 33 644 hommes en 1914. » [2)] Valcartier fut pendant ce temps la plus grande base militaire du Canada.


Quelques exemples d'efforts du chauvinisme d'État anglo-canadien pour recruter les Québécois dans la défense de la guerre impérialiste. On exhorte le peuple du Québec à s'engager dans cette guerre injuste en faisant preuve de loyauté envers la vieille puissance coloniale française, en appui à la nouvelle puissance coloniale qu'est la Grande-Bretagne ou pour se protéger des invasions étrangères.

Avec la prise de conscience grandissante de servir de chair à canon pour des puissances impérialistes et les profonds impacts des efforts de guerre sur l'économie du pays, le nombre de volontaires ne cesse de diminuer. L'imposition du service militaire plane de plus en plus au pays. Le peuple du Québec, exprimant ses sentiments antiguerre, est au premier rang de l'opposition à la conscription. L'establishment canadien de l'époque blâme alors les Québécois pour le « manque d'engagement des Québécois francophones à l'endroit de la Grande Guerre. » [3]

Dès 1917, l'absence d'enthousiasme pour la guerre est tel que le gouvernement recourt à la conscription des soldats. Le 29 août 1917, la Loi concernant le service militaire est sanctionnée. Elle stipule que « tous les habitants mâles du Canada âgés de dix-huit ans et plus, et de moins de soixante ans, non exemptés ni frappés d'incapacité par la loi, et sujets britanniques, peuvent être appelés à servir dans la milice ; dans le cas d'une levée en masse, le Gouverneur général peut appeler au service toute la population mâle du Canada en état de porter les armes ».


Imposition de la Loi sur les mesures de guerre

Au Québec, les manifestations en opposition à la conscription s'intensifient. Les agents du Dominion, appelés « spotters », traquent les hommes refusant de s'engager : « ces agents ont la réputation d'être des voyous à la solde du gouvernement fédéral et de chercher davantage à se remplir les poches — à raison d'une prime de 10 $ par réfractaire épinglé — qu'à appliquer la loi. » [4] Chaque arrestation qui est faite soulève la colère de la population. Certains jeunes Québécois, dont la demande d'exemption est en attente devant les tribunaux sont « enlevés en pleine rue, et les parents mettent une semaine avant d'apprendre qu'ils ont été envoyés sur les champs de bataille européens. » [5]

Le 28 mars 1918, en soirée, des policiers fédéraux font une razzia dans une salle de quilles et procèdent à l'arrestation de jeunes qui s'y trouvent. Devant l'arbitraire et la violence des policiers, 3000 personnes assiègent le poste de police et poursuivent leur manifestation dans les rues durant la nuit.

Le lendemain, une foule de près de 10 000 personnes se rassemble devant l'Auditorium de la Place Montcalm (endroit actuel du Capitole de Québec), là où on administre les dossiers des conscrits. Les militaires, baïonnettes au canon, sont appelés et il s'en faut de peu pour que l'Acte d'émeute ne soit lu, leur donnant l'autorisation de tirer.


Les milliers de manifestants en marche vers la Place Montcalm, le 29 mars 1918

Le lendemain, « le général Landry reçoit d'Ottawa les directives qu'il attendait : désormais l'armée disposera des pleins pouvoirs pour faire respecter la loi et l'ordre dans la ville de Québec. [...] Concrètement, cela signifie que la sécurité publique ne relève plus des autorités municipales, la police étant désormais soumise à l'autorité militaire. » [6] Les manifestations se poursuivent quand même et le 31 mars, il y a des blessés par balle.

Borden, obsédé par l'envoi de Canadiens dans les tranchées, octroie des pouvoirs spéciaux « avec des instructions spéciales pour réprimer les troubles ». Pendant ce temps, des trains bondés de soldats affluent à Québec. Deux jours durant, le 31 mars et le 1er avril, pas moins de 10 000 hommes en provenance de l'Ontario et du Manitoba convergeront vers la capitale. [7] La population confronte l'armée, n'hésite pas à cerner les soldats et les pourchasser. Chaque manifestation démantelée se reforme quelques rues plus loin.

Le lundi 1er avril, les militaires reçoivent les instructions suivantes :

1- tout rassemblement est défendu
2- toute personne qui n'obéit pas peut être arrêtée sur-le-champ
3- les soldats peuvent employer toute force nécessaire pour procéder aux arrestations. [8]

Cette même journée, 4 civils sont tués. On dénombre plus de 50 blessés et une soixantaine d'arrestations.


Victimes de la criminalisation sanglante par l'État canadien de la dissidence
contre la conscription dans la ville de Québec, le 1er avril 1918.

Le 4 avril, on impose la loi martiale pour la ville de Québec, en vertu de la Loi sur les mesures de guerre. Elle légalise toute intervention de l'armée fédérale « le ou après le 28e jour de mars dernier ». [9]

Borden maintient la pression sur le Québec non seulement pour écraser la résistance à la conscription, mais aussi pour prévenir tout risque de « contagion révolutionnaire ». À cette fin, Ottawa rend illégale toute association jugée subversive, qu'il s'agisse d'organisations syndicales ou politiques. [10]


Des membres de la Société Saint-Jean-Baptiste de Québec ont commémoré, le 21 mars 2018, ceux qui ont été tués voilà 100 ans lors des manifestations contre la conscription devant un monument en leur honneur.

La « crise de la conscription » s'est terminée quand la guerre elle-même s'est terminée le 18 novembre 1918. Avant cette date, les riches ont tellement profité de la guerre que Borden a « dû congédier son ministre de la Milice et de la Défense et faire face à des scandales liés à la corruption et à la recherche de profits en temps de guerre. » [11]. L'opposition du peuple à la guerre était telle que le Parti conservateur « dans la province de Québec fut anéanti pour des dizaines d'années à venir. » [12]

Cela fait plus de 100 ans que les Québécois expriment leur opposition à l'agression et à la guerre impérialiste. Aujourd'hui, tous les efforts sont faits pour saper leur sentiment et leur mouvement antiguerre au moyen de sophismes néolibéraux qui invoquent de soi-disant objectifs humanitaires et même de grands idéaux comme la défense des droits des femmes. Le mot d'ordre qui guide notre peuple est toujours « Pas un seul jeune pour la guerre impérialiste ! »

Notes

 1. « Sir Robert Laird Borden », greatwaralbum.ca

2. Article de Pierre Vennat, « Les débuts du camp de Valcartier et d'une armée improvisée de toutes pièces », tiré du site « Le Québec et les guerres mondiales », 17 décembre 2011.

3. « La Première Guerre mondiale », Sean Mills (sous la direction de Brian Young, University McGill), site web du Musée McCord.

4. « Le 1er avril 1918 - Émeute à Québec contre la conscription : résistance politique ou culturelle ? » Conférence de Béatrice Richard, professeur agrégé, directrice du département des Humanités et des sciences sociales au Collège militaire royal de Saint-Jean, le 31 janvier 2013.

5. « Québec sous la loi des mesures de guerre - 1918 », par Jean Provencher, Éditions Lux, 2014

6. « Le 1er avril 1918 - Émeute à Québec contre la conscription : résistance politique ou culturelle ? » Conférence de Béatrice Richard, professeur agrégé, directrice du département des Humanités et des sciences sociales au Collège militaire royal de Saint-Jean, le 31 janvier 2013.

7. Ibid.

8. « Québec sous la Loi des mesures de guerre -- 1918 », par Jean Provencher, Editions Lux, 2014

9. Ibid.

10. Article de Pierre Vennat, « Les débuts du camp de Valcartier et d'une armée improvisée de toutes pièces », tiré du site « Le Québec et les guerres mondiales », 17 décembre 2011.

11. « Biographie : le très honorable Sir Robert Laird Borden », Bibliothèque et Archives Canada

12. Dictionnaire biographique du Canada

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