Chantier Politique

7 juin 2016

Numéro 18

Inondations au Québec

Les gouvernements doivent rendre des comptes des ratés lors des inondations

St-André-Avellin, dans l'Outaouais, le 18 avril dernier

Le gouvernement fait fi des résultats d'enquêtes scientifiques approfondies sur les phénomènes naturels prévisibles - Fernand Deschamps


Inondations au Québec

Les gouvernements doivent rendre des comptes des ratés lors des inondations

Près de deux mois après le début des inondations, il n'y a pas d'enquête officielle ou d'évaluation sérieuse du rôle des gouvernements du Canada et du Québec dans les inondations qui ont causé d'énormes dommages au Québec. Les médias et les commentateurs politiques se sont portés à la défense de l'élite dominante, allant jusqu'à dire que le gouvernement Couillard a fait « un bon travail » et « tout ce qu'il fallait faire » dans cette crise. L'affaire est présentée de façon superficielle et le phénomène est mesuré en termes de « performance » des partis politiques du système de cartel, ce qui bloque toute enquête sérieuse sur ce qui n'a pas marché et ce qu'il faut faire pour éviter une répétition.

Ainsi, on a vu à quelques reprises le premier ministre du Québec Philippe Couillard entouré de ministres ou encore d'officiers militaires sur le « terrain » pour bien faire passer le message que le gouvernement et l'armée sont là pour « assurer la sécurité de la population ». Les inondations seraient un phénomène naturel imprévisible et le gouvernement aurait été là pour apporter courage, et éventuellement, offrir dédommagement sous conditions.

Le ministre des Affaires municipales et de la Sécurité publique du Québec, Martin Coiteux, l'a illustré le lundi 5 juin, alors qu'il était accompagné par Ralph Goodale, son homologue au niveau fédéral pour « faire le point » sur les actions menées lors des inondations. Coiteux a  dit qu'il fallait une « réflexion plus large [...] En particulier aux mesures qui devront être mises en oeuvre afin de mieux prévenir et minimiser l'impact des crues importantes qui, malheureusement, ne manqueront pas de se reproduire à l'avenir, a-t-il précisé. Au cours des prochaines semaines, d'ailleurs plus tôt que tard, des annonces seront faites en ce sens. [...] On a une réflexion plus large à faire comme société, comme gouvernement, avec toutes les parties prenantes, sur comment on va gérer, effectivement, l'avenir, les zones inondables, le type de constructions qui sont possibles dans les zones inondables. »

Le ministre parle comme si Québec en était à ses premières crues et comme si les travailleurs et la science étaient incapables d'y faire face. La réalité nous démontre le contraire. Le gouvernement doit rendre des comptes sur le fait que le facteur humain et la science n'ont pu jouer leur plein rôle pour prévenir les inondations et protéger la population.

Qui prend la responsabilité ?


Les crues printanières anormalement élevées sur la rivière des Outaouais telles que vues ici
du pont des Chaudières à Gatineau le 10 mai 2017

L'Association professionnelle des ingénieurs du gouvernement du Québec (APIGQ) a sonné l'alarme et soulevé plusieurs questions décidément pertinentes pour comprendre pourquoi les crues printanières ont fait tant de dommages.

Entre autres, l'APIGQ dit que des notes internes obtenues par elle datant de 2015 et 2016 décrivent le caractère non sécuritaire des appareils d'évacuation mécaniques ainsi que la difficulté de respecter, en tout en ou partie, le Plan d'action sur la gestion des barrages du Québec, y incluant la Loi sur la sécurité des barrages.

« Les documents font explicitement état qu'à défaut d'obtenir les ressources demandées pour le budget 2017-2018, il faudrait cesser l'exploitation de certains barrages dès le printemps 2017 en ouvrant complètement leurs vannes et en abaissant le plan d'eau, étant donné que les appareils de levage ne sont plus fiables. Et ce, jusqu'à une régularisation des ressources nécessaires pour assurer l'entretien mécanique correctif puis préventif des appareils d'évacuation de ces barrages », affirme-t-elle. Par professionnalisme et conscience sociale, l’APIGQ a par ailleurs annoncé le report de la grève qu’elle devait tenir pour porter assistance face aux inondations. [Les ingénieurs ont déclenché la grève le 24 mai et le gouvernement Couillard menace de manière irresponsable de passer une loi spéciale pour briser leur grève et les faire taire alors qu'ils soulèvent justement la question de la sécurité de la population - note de Chantier politique.]

D’autre part, il faut souligner la propagande constante sur les vertus de l'équilibre budgétaire des gouvernements du Canada et du Québec qui sabrent les investissements dans les programmes sociaux et les services publics. Avec leurs appels incessants à l'austérité, l'élite dominante et les médias attaquent la fonction publique et transforment les services et les programmes sociaux nécessaires à une économie et une société modernes en instruments pour payer les riches, par la privatisation, par l'utilisation des fonds publics pour soutenir les intérêts privés des oligarques et par l'expansion des institutions d'État qui servent à la guerre et à la répression.

Cela met en relief l'ampleur de la responsabilité du gouvernement dans la destruction des avoirs publics et du bien public qui enlève aux gens la possibilité de se défendre et de se protéger. Ne pas augmenter les investissements dans les programmes sociaux et les services publics, c'est nécessairement inviter les catastrophes naturelles et sociales.

Chantier politique salue les pompiers, les travailleurs municipaux, ingénieurs, ambulanciers et les bénévoles qui ont porté secours sans hésitation aux sinistrés dans ces conditions de destruction nationale. C’est tout à leur honneur d’avoir défendu le bien public pour éviter le pire. L'époque moderne appartient à ceux qui font le travail. Ceux-ci doivent devenir les décideurs et doivent exercer un contrôle sur tous les choses qui les concernent.


Des travailleurs d'urgence évacuent des résidents de Cartierville à Montréal le 8 mai 2017,
près de la Rivière-des-Prairies

(Photos: La Petite Nation, S. Leduc, Exile on Ontario St)

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Le gouvernement fait fi des résultats d'enquêtes scientifiques approfondies sur les
phénomènes naturels prévisibles

Depuis les premières inondations qui datent du 5 avril, près d'un mois s'est écoulé avant que les gouvernements fédéral et du Québec n'interviennent de façon massive pour porter secours aux milliers de personnes dont la résidence principale a été inondée suite aux précipitations de pluie importantes qui ont balayé le centre et le Nord-Est de l'Ontario, le Sud-Ouest, le centre et l'Est du Québec ainsi que le Nouveau-Brunswick durant tout le mois d'avril.

Ainsi, durant des semaines ce sont les pompiers, les travailleurs municipaux et les bénévoles qui ont été à pied d'oeuvre nuit et jour pour porter secours aux sinistrés dans les plus de 125 villes et villages du Québec affectés par la crue importante des eaux.

Suite à la demande du gouvernement Couillard, les forces armées canadiennes ont été appelées en renfort durant la première semaine de mai et le maire de la métropole de Montréal a annoncé le 7 mai qu'il décrétait l'état d'urgence pour une période d'au moins deux semaines dans les quartiers du nord de l'île de Montréal affectés par les inondations du lac des Deux-Montagnes et de la Rivière-des-Prairies, deux affluents de la rivière des Outaouais.

Le maire de Montréal est habilité à recourir à des pouvoirs extraordinaires et à décréter l'état d'urgence lorsqu'une des conditions suivantes existe :
- la municipalité est aux prises avec un sinistre majeur, réel ou imminent;
- la municipalité doit agir immédiatement pour protéger la vie, la santé ou l'intégrité des personnes;
- le plan de sécurité civile de la municipalité ou ses règles habituelles de fonctionnement ne lui permettent pas de réaliser adéquatement les interventions nécessaires.

Avec ses mesures d'urgence, les forces policières et l'armée ont le pouvoir, entre autres, de forcer les résidents à quitter leur domicile, ce qui a été fait dans plusieurs villes inondées du Québec ainsi que dans l'arrondissement de Pierrefonds-Roxboro de l'ouest de l'île de Montréal.

En ce qui a trait à la demande du gouvernement du Québec d'obtenir l'aide de l'armée canadienne, le premier ministre Trudeau a déclaré qu'il était « content » que son gouvernement puisse « aider » le Québec et l'Ontario. « Quand il y a des situations de catastrophes naturelles, on se rassemble », a-t-il ajouté.

La science au service d'intérêts privés


Les réservoirs Gouin et Baskatong.
Cliquer pour agrandir

De nombreux résidents affectés par les inondations ont critiqué le fait que les gouvernements ont agi trop tard et que ces inondations auraient pu être évitées.

On pointe entre autres du doigt le fait que la société d'État qu'est Hydro-Québec aurait pu délester avant même que les pluies abondantes d'avril débutent des quantités importantes d'eau emprisonnées dans ses réservoirs de Gouin et Baskatong qui alimentent respectivement les rivières Saint-Maurice, Gatineau et des Outaouais, simplement sur la base des données scientifiques existantes :

- les quantités importantes d'accumulation de neige au sol durant l'hiver 2016-2017 :
- le fait que cette neige ne s'est pas évaporée à cause de la couverture nuageuse importante durant les mois de février et mars, ce qui a minimisé l'ensoleillement durant cette période de changement de saison alors que le rayonnement solaire permet normalement d'accélérer la fonte de la neige au sol, contribuant à répartir le ruissellement de l'eau sur une plus longue période ;
- les températures en mars ont été plus basses que la normale, ce qui a aussi retardé la fonte de la neige accumulée au sol.

Tout cela mis ensemble a contribué à créer au départ les conditions favorables à des inondations, avant même que les pluies importantes d'avril ne s'abattent sur le territoire québécois.

Un simple examen des données pluviométriques pour la région de Montréal de 2011 à 2017 comparées à la moyenne des trente dernières années permet déjà de constater que la tendance générale est à une augmentation des précipitations de neige et d'eau durant les mois de février et mars ainsi qu'une accumulation totale accrue des précipitations liquides et solides de janvier à avril.

Précipitations totales de janvier à avril dans la région de Montréal, 1980-2017 (en mm)



* Moyenne historique (Source: Environnement Canada)

Ce que ces données semblent indiquer, c'est que durant la période de 1980 à 2017 les précipitations totales durant les mois d'hiver ont eu tendance à augmenter plutôt qu'à régresser.

Cette tendance est confirmée par des chercheurs qui s'intéressent aux phénomènes du réchauffement de l'atmosphère terrestre. Le directeur de la chaire de recherche stratégique sur les risques hydrométéorologiques liés aux changements climatiques à l'Université du Québec à Montréal, Philippe Gachon, a expliqué dans une entrevue accordée dans le cadre du congrès annuel de l'Association francophone pour le savoir (ACFAS), que toute augmentation moyenne de 1 degré Celsius de l'atmosphère terrestre entraîne nécessairement une augmentation moyenne de l'humidité de l'atmosphère de 7 %, ce qui éventuellement va se traduire par plus de précipitations. Dans le cas du sud du Québec, cette augmentation peut varier de 5 à 9 % selon le chercheur.Ce dernier s'appuie sur les lois de la thermodynamique, en particulier de la relation de Clausius-Clapeyron, formule énoncée par l'ingénieur français du XIXe siècle du même nom établissant l'équation des différentes phases (solide, liquide et gazeux) d'un corps donné selon la pression et la température de ce corps. Dans le cas qui nous intéresse, soit le taux d'humidité dans l'air, la masse volumique de l'eau liquide est plus grande que celle de la glace. À cause de cela, l'eau présente des anomalies importantes qui lui donnent ce rôle particulier de régulateur thermique dans la nature.

Monsieur Gachon explique par ailleurs que sa chaire ne reçoit aucune forme de financement provenant du gouvernement du Québec ou du gouvernement fédéral. De plus, il rappelle que la Fondation canadienne pour les sciences du climat et de l'atmosphère (FCSCA) a été mise sur pied en 2000 par le gouvernement fédéral pour justement s'attaquer à ce besoin d'analyser les changements climatiques afin de mieux prédire les phénomènes météorologiques qui les accompagnent. Cette fondation a vu ses activités réduites de manière significative par le gouvernement Harper en 2011 lorsqu'il a imposé des coupures importantes à la FCSCA. Dans le dernier budget du gouvernement Trudeau, aucun nouvel apport d'argent n'a été fait pour la FCSCA, selon le chercheur.[1]

Aussi, le Canada est un chef de file lorsqu'il est question de télédétection. Les chercheurs employés par les agences du gouvernement du Canada avaient contribué à la conception et la fabrication du satellite RADARSAT qui permet de créer rapidement grâce à la technologie de l'imagerie radar des cartes complètes du territoire canadien à une résolution de 1 mètre. Cela permet d'observer et de cartographier les zones inondables autour des cours d'eau. Tout cela a été privatisé par le gouvernement fédéral et est maintenant commercialisé pour servir des intérêts privés. Ainsi, au lieu que cette technologie de télédétection d'avant-garde soit utilisée pour aider les ministères qui gèrent le territoire du Québec à minimiser les risques d'inondation en suivant l'évolution dans le temps de l'aménagement du territoire, elle devient un outil parmi tant d'autres pour vanter les mérites de sa commercialisation privée à l'échelle des Amériques.

L'importance d'un projet d'édification nationale
qui défend les droits de tous


Gatineau

Ce qui ressort des événements entourant cette inondation de 2017, c'est que, malgré leurs déclarations à l'effet qu'ils « ont tout fait » pour minimiser l'impact de ces inondations, les différents paliers de gouvernements ne sont pas intéressés à défendre les droits des citoyens.

Ainsi, ceux qui font la gestion des cours d'eau sur le territoire québécois, au sein du ministère de l'Environnement et des Changements climatiques, et des sociétés d'État telles qu'Hydro-Québec, ont besoin de pouvoir prédire ces tendances avec le plus d'exactitude possible. Mais les porte-paroles d'Hydro-Québec sont muets lorsque vient le temps d'expliquer pourquoi ils n'ont pas commencé dès cet hiver des opérations de délestage à même leurs réservoirs alors même que tous les faits indiquaient des crues printanières exceptionnelles. Serait-ce que la société d'État craint qu'en abaissant le niveau de ses réservoirs au printemps elle ne sera pas en mesure de fournir l'eau qui alimentera ses centrales situées en aval durant la période estivale ? Il est bien connu qu'Hydro-Québec a entre autres comme mandat de verser annuellement au gouvernement du Québec une part importante de ses profits tirés de ses revenus d'opérations de génération d'électricité. Ces mêmes profits sont réacheminés aux prêteurs d'argent de Wall Street et d'ailleurs pour soi-disant rembourser la dette.

Le ministère québécois de l'Environnement et des Changements climatiques n'a pas pris les mesures nécessaires pour préparer les riverains à parer aux inondations printanières qui sont un phénomène bien connu de tous. Il aurait pu exiger d'Hydro-Québec qu'elle déleste dès le mois de mars l'eau accumulée dans ses réservoirs situés en amont des rivières Gatineau, des Outaouais et Saint-Maurice. Il aurait pu faire appel à une PME située à Victoriaville au Québec qui a conçu et qui produit des pontons qui se transforment en digues en l'espace de quelques minutes et dont l'efficacité est reconnue à l'échelle mondiale au point que l'armée américaine les a certifiés pour son propre usage. Il a choisi d'attendre que les inondations se produisent et qu'il soit « forcé » de faire appel à l'armée et aux bénévoles pour ensacher et transporter des centaines de sacs de sable, une opération lente et coûteuse qui, pour bon nombre de personnes concernées, était « trop peu trop tard ».

Note

 1. Pour l'entrevue de Philippe Gachon à Radio-Canada, cliquer ici.

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